Yann-Fañch Kemener
Yann Fañch Kemener
Considéré comme l’une des plus belles voix de Bretagne, Yann-Fañch Kemener révèle le chant traditionnel breton telle une source qui coule à travers le monde.
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Chevalier des arts et des lettres

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DISCOURS REMISE DE MEDAILLE – SAINTE TREPHINE

Remerciements

Monsieur le Ministre, Monsieur le Vice-Président du Conseil Régional, Monsieur Le Maire, Mesdames et Messieurs les membres du Conseil Municipal et du Comité des fêtes, Madame et Monsieur les représentants de l’Ordre des Arts et des Lettres, Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

Breton

Ar brezhoneg eo ma bro – La langue bretonne est ma patrie.

Ma c’hentañ pojow vo /yey en brezhoneg – langaj ma zud ha ma bro. Ma langaj kentañ.

Ma brezhoneg kement karet ha bet kement disprizet ha gantañ ar re a douge don ennan istoer hom gourdadoù hag istoer hom bro.

Koulskoude ma vez klasket sell a dost e kawihet pinvidiezh a bob sort : karantez, buhez, preder, barzhoniezh ha tommder.

Setu pezh a n’eus digaset-se din a hed ma amzer labour kaner, dastumer ha krouer.

Gojen da-se, gojen d’an dud-se ’assantan resev ar priz-mañ hiri !

C’est à la fois avec regret mais par respect pour ceux d’entre vous qui n’entendent pas cette langue que je continuerais mon propos en français.

Intro

C’était au tout début de septembre et, figurez-vous, j’avais décidé de travailler. C’est-à-dire que j’avais décidé de jardiner. J’y allais de toute mon énergie – qui est très grande comme vous savez –, quand je fus sorti de mon occupation par le facteur. Il m’apportait un pli. La barbe me dis-je, encore un recommandé, ou quelque chose pour m’annoncer la hausse des impôts. Pas du tout. C’était un courrier du Ministère de la culture m’annonçant que je venais d’être nommé Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres !

Aussitôt, deux questions se sont posées à moi :
1° – Qui m’a proposé ?
2° – Qu’elle posture adopter face à cette nomination ?

A la première question, je n’ai toujours pas de réponse.

A la seconde question, 3 possibilités de réponse s’offraient à moi : la refuser, l’accepter, l’accepter et le faire savoir :

1° – La refuser eut été une façon radicale de régler la question. D’aucuns d’ailleurs m’y ont invité vivement au motif que cette nomination est une distinction de la R. F dont l’attitude envers la langue bretonne et plus généralement la culture est aussi complexe qu’ambigüe.

Pas plus le breton que les autres langues régionales de France n’ont obtenu de statut légal. Depuis la loi constitutionnelle du 23 juillet 2008, il est seulement reconnu que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». La belle affaire.

La France a signé mais toujours pas ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Les intentions et les déclarations ne suffisent plus aux citoyens qui attendent des actes forts. Je crains, vu le vote massif du groupe de sénateurs de droite qui s’est prononcé contre cette révision de la constitution, qu’il va nous falloir encore attendre des lustres.

Par ailleurs, le découpage des régions qui laisse la Bretagne orpheline d’un département est un déni inacceptable de l’Histoire.

Il me semble également que la réduction des budgets que vont connaître les politiques culturelle et patrimoniale imposée par une économie soumise à la finance, est en contradiction avec la déclaration de la Conférence des Ministres du Patrimoine Culturel (23-24 avril 2015).

En définitive, les positions de l’Etat questionnent sur une instrumentalisation toujours possible des acteurs représentant de la diversité culturelle de l’Hexagone !

2° – L’accepter, disais-je, était la seconde option. Elle était simple d’autant que la nomination est effective lors de la signature de l’arrêté.

3° – Enfin, accepter cette distinction et le faire savoir, était le troisième choix. Il a été le mien. J’ai été aidé en ma décision en faisant mienne la sentence en matière de décorations et de médailles du fameux humoriste britannique Sir Winston Churchill : « Ne rien demander, Ne rien refuser, ne pas en porter » !

J’en profite ici pour remercier Madame la Ministre de la Culture ainsi que les distingués membres de l’Ordre des Arts et des Lettres qui m’honorent aujourd’hui par cette distinction.

Néanmoins, pour recevoir cette distinction, fallait-il trouver un lieu qui fasse sens avec mon expérience et ma trajectoire.

Sainte-Tréphine évidemment était le lieu le plus approprié à la solennité et à la convivialité dues à cette réception. Et c’est spontanément, à l’occasion d’un concert en septembre dernier que Monsieur Le Maire s’est proposé de se charger de cette réception avec l’aide du Comité des fêtes. Qu’ils en soient ici remerciés !

Berceau de mes origines, Sainte-Tréphine est la terre de mes ancêtres, et celle de mes maîtres et pairs en chants !

Au vrai, c’est dans la salle des fêtes où nous sommes réunis que j’eu mes premières grandes émotions musicales, émotions à ce jour inégalées ! Ici, résonnent encore les voix de l’équipe de Tro blavez, celles de Victoire Besco, Albert Boloré, Eugène Grenel, Rose Keuñv et ma vielle tante Marie-Louise Jouai…

Si une distinction honore son récipiendaire et les valeurs qu’il défend et promeut, en l’espèce elle honore d’abord ceux qui ont œuvré dans le même sens avant lui. Comment pourrai-je oublier aujourd’hui ceux qui m’ont choisi et désigné comme un des leurs, vecteur d’une transmission de tradition orale séculaire, qui m’ont guidé et tant donné ?

Mais avant de m’attarder sur cet héritage, j’aimerai associer à cette distinction, les acteurs du monde culturel qui m’ont accompagné ou qui m’accompagnent encore et participent chacun à leur manière à la valorisation du travail artistique. L’exercice de les nommer individuellement ici serait périlleux tant, en 40 ans de pratique artistique, j’ai eu l’occasion de croiser de professionnels de la culture et d’artistes, de producteurs, de programmateurs, d’hommes et de femmes politiques, d’agents de l’administration, d’informateurs, de chercheurs, de bénévoles et d’auditoires attentifs…. Que tous trouvent ici le témoignage de ma reconnaissance !

Quel sens pour l’héritage ?

Comme disait le poète russe Essenine : « Il suffit que je ferme les yeux, pour qu’à nouveau les traits chers je revois ».

Je ferme les yeux et je revois les traits de ces hommes et de ces femmes qui me restent chers et auxquels j’associe évidemment mes parents. Je les revois et je les entends sur le seuil de leur porte, à leur table ou au coin de leur cheminée me dérouler le quotidien de leur vie modeste, emplis de leur histoire.

J’entends leur voix, j’entends, je comprends et je parle leur langue. Je les revois et je les entends me chanter des centaines de vers, à l’instar de l’Iliade et de l’Odyssée, me les offrir comme s’ils me disaient en leur fort intérieur : « Raconte-nous, Chante-nous encore ». La grande majorité d’entre eux, ne savaient ni lire ni écrire. N’empêche, ils m’offraient généreusement leurs mots, leurs pensées et leurs paradigmes.

C’est avec ces mots – avec leurs mots –, avec leurs mots interdits et proscris que je leur dois d’avoir pu découvrir et parcourir le monde. Il est vrai que j’étais prédestiné à voyager : quand, comme moi vous êtes passés par le tombeau du saint céphalophore Trémeur, çà facilite grandement les voyages et aide à garder la tête sur les épaules ! Néanmoins, je leur dois donc beaucoup.

Mon histoire donc, débute ici à Sainte-Tréphine, à l’aube de mes 15 ans. Un soir Albert Boloré a décidé que je serai chanteur : ze zo ba ho kwed ! Pas seulement parce que ma Grand Mère Marie-Louise Jouan était une excellente crêpière auquel il se croyait redevable mais surtout parce qu’elle était réputée une grande chanteuse : Ze zo ba ho kwed !

Quel sens pour la culture ?

Même si on s’accorde en Europesur la place de la Culture et du Patrimoine dans le développement des territoires et le bien-être des citoyens, il suffit d’une once de lucidité pour constater à quel point Culture et Patrimoine sont des valeurs fragiles et loin d’être partagées par tous. Elles sont constamment remises en question, d’abord par le contexte économique difficile et les restrictions budgétaires programmées qui participent aux crises identitaires et aux replis sur soi.

Il suffit encore de se souvenir des iconoclastes d’hier et de leur propos sur l’art dégénéré, des autodafés et des pillages du 3e Reich ou des iconoclastes d’aujourd’hui sur les Bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan et la cité de Palmyre. Plus près de chez nous, on pense aux groupes de catholiques intégristes faisant interdire tel ou tel spectacle, des individus venant détruire telle ou telle œuvre parce que pas à leur goût !

Je suis issu d’un milieu populaire et modeste mais qui cultivait une esthétique par le verbe, par le chant et la danse. J’en suis à la fois le témoin et l’héritier et, comme tel, il y a évidemment un sens à être acteur de cette culture.

Pour moi, il s’agit qu’elle vive, je veux dire qu’elle vive avec son temps, tout en s’inscrivant dans son passé et son histoire. Voilà bien l’objectif que je me suis fixé. Celui-ci n’est pas seulement transmettre des savoirs et un répertoire, mais que le plus grand nombre se les réapproprie afin qu’ils revêtent d’autres formes ! C’est à ce prix qu’ils participent de ce surplus d’Humanité dont nous avons tant besoin.

En jetant un regard sur les quatre décennies écoulées, force est de constater que La Bretagne a su se développer en s’appuyant sur son héritage culturel et anticiper les déclarations des Ministres européens du Patrimoine Culturel. Cette faculté d’anticipation et à s’appuyer sur le meilleur de son héritage culturel, sur sa capacité à créer en s’ouvrant au monde, ne serait-elle pas là une des clefs de sa réussite et de son avenir ? Pour cela, les acteurs et militants culturels ont fait preuve de combativité avant d’avoir les oreilles attentives des relais des institutions. Mais, rien n’est gagné et nous ne sommes plus dans le contexte des années 70 et des dynamiques et espérances que portaient le monde associatif de l’époque.

Aussi, cette distinction doit faire sens avec la transmission et notre avenir.

Sinon, quel sens donné à notre passage en ce monde, s’il n’y a pas cette préoccupation de transmettre et de partager.

Sainte-Tréphine compte parmi ses trésors une pièce exceptionnelle à plus d’un titre. C’est la poutre d’une maison datant du XVème siècle, provenant probablement de l’abbaye de Bon-Repos, sur laquelle figure une inscription en moyen breton qui nous offre un magnifique sujet de réflexion.

Voici ce qu’elle dit :

“An materi a studiaff, [HIS]
Pe prederaff a cafaf garu Goude hon holl fet en bed man Divez peb unan eu an maru“

La matière que j’étudie,
Quand je la médite, je la trouve cruelle, Après tous nos faits / actes en ce monde, La fin de chacun est la mort.

Avec le temps tout passe, même les traces matérielles s’effacent.

Le jour où j’ai découvert cette inscription, ma vie a réellement pris un autre sens. Pour l’acteur que je suis, appuyant son art sur l’oralité, plaçant l’immatériel par dessus le matériel.

Je citerais deux de mes grands maitres de chant. Le premier étant Albert Boloré disant « Ret vo kaout re yaouank de remplas ac’hanomp – Il faudra des jeunes pour nous remplacer » signifiant là l’importance de la transmission, de l’inscription, de la filiation et de la trace. Le second étant Emmanuel Kerjean émerveillé face aux savoirs et à la technologie tout en plaçant l’Humain au centre de sa pratique artistique. « Vous savez lire et écrire, vous pouvez donc écrire mes chansons. Vous avez de quoi enregistrer, donc vous pourrez m’écouter et ça vous aidera à apprendre à chanter. Et même quand je serais mort, vous pourrez me voir puisqu’on m’a filmé. Mais qui donc vous apprendra à chanter ? »

Pour conclure, considérant que rien ne vaut un acte bien posé, j’invite Theo à me rejoindre pour un chant à danser sur un air qui me vient de mon grand oncle Marcel Jouan de Sainte-Tréphine, bien entendu. Ensuite, vous pourrez partager un verre de l’amitié et déguster quelques douceurs ! Et pour ceux qui le souhaitent il y aura une place pour le chant, la danse et la musique

Merci à tous de votre présence, de votre accompagnement et de votre attention.

Benoezh dac’h tout ha bec’h d’an dañs bomen !

Sainte-Tréphine 31/10/2015

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